Les Femmes Artistes

Il est généralement connu que les femmes ont dû conquérir de haute lutte leurs droits  sur le plan économique et social, et notamment leur liberté et leur égalité.  On sait moins qu'elles ont dû mener aussi un âpre combat pour leur émancipation sur le front artistique.

 

Longtemps évincées du monde de l'art, elles ont d'abord été cantonnées à des genres dits "mineurs", censés mieux convenir à leur sexe. Purement ignorées au Moyen-Age où l'art est essentiellement religieux - le rapport à la religion, les femmes les pratiquent dans les couvents, où elles se retrouvent en nombre - et au 16ème siècle, période de la Renaissance et de renouveau pourtant. L'Académie Royale, fondée par Louis XIV pour favoriser l'Art et former les meilleurs artistes, leur est interdite, au prétexte qu'on y travaille sur des modèles nus masculins. Cette discrimination perdurera longtemps. L'École des Beaux-Arts et les ateliers ne leur ouvriront leurs portes qu'en 1897 ! Car les rôles sont bien répartis : l'homme crée et la femme procrée !

 

Que faire alors lorsqu'on est une femme dont le talent et la sensibilité artistiques ne cherchent qu'à s'exprimer ?  On doit se contenter de développer son art dans le cercle domestique, si la configuration du logis et les conditions de travail le permettent. Réaliser et exposer ses œuvres dans le cadre familial. Œuvres confidentielles, confinées, délaissées, oubliées puis détruites....

 

A ces conditions artistiques et matérielles s'ajoutent d'autres conditions. Avoir la chance d'être la fille, la sœur, l'épouse, la muse ou le modèle d'un artiste peut aider.... Sous réserve, naturellement, que ce dernier soit bienveillant et désintéressé, et ne craigne pas la concurrence.

 

Cet alignement favorable des astres ne dispense pas d'un véritable parcours de la combattante pour s'imposer dans un monde très masculin. Et on ne peut qu'en admirer davantage les artistes féminines qui ont réussi à se faire connaître et reconnaître.  Elles sont heureusement très nombreuses, assez pour ne pouvoir être toutes évoquées dans le cadre restreint de cette rubrique. Et puisqu'il faut choisir, il sera question ici de quelques femmes artistes célèbres, à la carrière remarquable. Qu'elles soient nées en France ou à l'étranger,  Paris jouera pour ces femmes un rôle ... capital. Comme il se doit.

 

              Trois époques, trois peintres femmes exceptionnelles

Elizabeth Vigée-Lebrun (1755-1842)

C'est d'abord son père, Jean Vigée,  peintre membre de l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, qui lui enseigne son art, alors qu'elle n'a que onze ans et révèle déjà un don pour le dessin. Très rapidement, en 1778, elle devient peintre officielle de la Reine Marie-Antoinette, dont elle fait de multiples et célèbres portraits. On peut penser que cette double position très privilégiée, conjugée à son talent, facilitera son admission, en 1783, à l'Académie Royale, qui n'accueille en tout que cinq académiciennes, et encore, en dehors de la catégorie "histoire", réservée aux hommes.

 

Jusqu'à la Révolution, Elizabeth aura de nombreuses commandes de la cour. Ses portraits idéalisés, sa peinture légère et raffinée, en plus de sa virtuosité, ne peuvent que plaire à ses commanditaires. Mais, très vite, sa proximité avec la reine l'obligera à quitter Paris en 1789, avant de s'exiler en Europe. Loin de ranger ses pinceaux, elle portraiturera toute l'aristocratie européenne, notamment la famille impériale de Saint-Petersbourg. 660  tableaux au total, qui se distinguent par leur raffinement, leur grâce nonchalante, représentatifs de l'art de vivre à la française au XVIIIème siècle. Elizabeth Vigée-Lebrun aimera aussi peindre les enfants. Beaucoup de ses tableaux sont exposés à l'étranger, et il faudra attendre 2015 pour que le Grand Palais lui consacre une grande rétrospective. Auparavant, le "petit" Musée Cognacq-Jay avait tout de même su lui rendre hommage en accrochant deux de ses portraits. 

 

Berthe Morisot (1841-1895)

Berthe est née dans une famille bourgeoise, cultivée, qui lui fait  donner, comme à ses sœurs, des cours d’aquarelle. Elle seule en fera son métier, une carrière au cours de laquelle elle produira plus de 400 tableaux, exposés dans les plus grands musées du monde. Ce qui n’empêchera pas de la présenter, au moment de sa mort, comme la « Veuve Manet, sans profession ».

C’est pourtant une artiste à part entière, et qui compte, puisque avec Monet, Degas, Pissaro, elle fonde l’Impressionnisme, ce mouvement d’avant-garde qui rompt avec la peinture académique. Et si elle a été le modèle préféré d’Edouard Manet, dont elle a épousé le frère, Eugène, elle n’a pas été son élève. Elle a innové en permanence, à contre courant des dogmes de l’époque, et de sa discrétion naturelle, notamment avec sa peinture « non finie ». Peinture lumineuse aussi.  Dans les figures féminines  comme dans  les paysages, ses sujets de prédilection, elle a excellé  à rendre  la lumière,  et  toutes les nuances de blanc.

 

 

Marie Vassiliev (1884-1957)

Entre les deux guerres du 20ème siècle, Montparnasse, terre bohême par excellence, attire des artistes du monde entier.  Marie Vassilief en fait partie.  Après des études  à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg, elle  s’installe dès l’année 1908 à Paris, où elle  suit les cours de l’École des beaux-arts, avant d’être l’élève de Matisse. En 1912, elle crée dans son atelier, situé avenue du Maine, sa propre académie,  au fonctionnement très libre, qui devient rapidement un haut lieu de la vie parisienne à Montparnasse, et un centre de rencontres important. Deux ans plus tard, lorsque la Première Guerre Mondiale éclate, Marie Vassilief décidera de venir en aide à la communauté des artistes étrangers, non mobilisables, et transforme son atelier en cantine bon marché,  ou l’on croise Modigliani, Picasso, Soutine, Foujita, et beaucoup d’autres.

Sur le plan artistique, l’œuvre de Marie Vassiliev est difficilement classable, à la fois éclectique et excentrique, comme son auteure. Peintre, sculptrice, décoratrice de théâtre, Marie Vassiliev a été influencée par les arts russe, byzantin, italien, cubiste. Il est aujourd’hui difficile de voir ses œuvres, même à la Villa Vassilieff,  (ex Musée du Montparnasse)  installée dans son ancienne académie-atelier-cantine, mais on peut admirer à la Coupole les deux piliers qu’elle a décorés.

 

                   Trois dignes représentantes de la sculpture

Parmi les sculptrices, Camille Claudel mérite une mention spéciale, pour son œuvre, puissante, mais aussi pour son histoire d’amour avec Auguste Rodin, et pour sa vie, tragique, qui a inspiré écrivains et cinéastes. Beaucoup d’autres  femmes ont leur place dans l’histoire de la sculpture, parmi lesquelles Chana Orloff, une figure de Montparnasse, et   Nikki de Saint-Phalle, que j’ai souhaité mettre en avant sur mon site, à côté de mon logo (visible sur écran d’ordinateur uniquement) où l’on peut reconnaitre, dans un détail de sa fontaine Stravinsky à Beaubourg, une  monumentale « nana ».

 

Camille Claudel (1864-943)

Dès l’âge de 12 ans, Camille révèle un don certain pour le pétrissage de la glaise, et reçoit des conseils du sculpteur Alfred Boucher, qui la recommande à Rodin  lorsqu’il quitte Paris pour Florence en 1883. Pendant les 10 ans qui suivent, Camille travaillera dans l’atelier du maître, dont elle sera la collaboratrice, le modèle et l’amante.  Elle réalisera plusieurs œuvres sous l’œil de Rodin, qui reconnaitra son talent. Elle souhaitera ensuite  s’affranchir de cette relation passionnée mais étouffante, et laisser  libre cours à sa créativité, être reconnue pour elle-même. 

Ce travail solitaire, en confirmant l’expressivité et la personnalité exceptionnelle de l’artiste,  sera effectivement productif, mais également difficile pour la femme qu’elle est, malgré quelques appuis, et quelques commandes.  Elle se sentira alors persécutée,  et cette pensée deviendra obsessionnelle.  Crises de paranoïa  et de névrose l’amèneront  à détruire quelques unes de ses œuvres, et  conduiront à son internement, à la demande de sa famille. 30 ans d’enfermement douloureux, d’empêchement  et d’isolement.  Seul son frère Paul, l’écrivain dramaturge, lui rendra visite, une fois par an.

 La reconnaissance, indiscutable, viendra après sa mort. Ses œuvres – en terre cuite, plâtre, marbre, bronze -  sont exposées dans divers musées, dont le musée Rodin, et le Musée d’Orsay.

 

Chana Orloff (1888-1968)

Chana Orloff est née en Ukraine, qu’elle doit fuir avec sa famille pour échapper aux pogroms antisémites. En 1910, elle s’installe à Paris pour parfaire sa formation artistique, notamment à l’Académie Vassiliev. A Montparnasse, terre d’inspiration et de création, elle fréquente et se lie d’amitié avec tous les artistes de l’avant-garde (Picasso, Zadkine, Soutine..), avant-garde dont elle sera elle-même une figure majeure.

Son talent est reconnu, et les commandes affluent (300 portraits). On apprécie la simplicité des formes, d’abord arrondies puis plus tourmentées, de ses sculptures qui font la part belle à la maternité,  aux femmes, aux enfants, aux animaux. Pendant l’Occupation, en 1942, elle doit quitter – encore – son pays d’adoption et se réfugier en Suisse. A son retour, elle trouve son atelier de la Villa Seurat, dans le 14ème arrondissement, complètement dévasté. Une centaine de sculptures ont été volées ou mutilées et détruites. Elle se remettra au travail jusqu’à sa mort, un travail qui sera reconnu et fera l’objet de plusieurs rétrospectives, en France et à l’étranger.

 

Nikki de Saint-Phalle (1930-2002)

Artiste polyvalente, Nikki de Saint-Phalle, franco-américaine, était à la fois plasticienne, peintre et sculptrice.

Elle a commencé sa carrière en tant que peintre, et ce sont les « Tirs », des performances durant lesquelles, Nikki de St-Phalle tire à la carabine sur des poches de peinture qui éclaboussent de couleurs les supports, qui la rendent célèbre. "Des assassinats sans victimes". Par ce concept novateur, l'artiste dénonce la violence, mais ses engagements ont bien d'autres cibles : la ségrégration raciale, les injustices,  les droits des femmes. C'est ainsi qu'elle réalise ses fameuses "nanas", ces femmes monumentales, colorées, joyeuses et conquérantes. Elle  réalisera ensuite des sculptures  monumentales, toujours colorées, pour l’extérieur, une façon de s’affranchir des musées et des galeries. Une de ses sculptures, la fontaine Stravinsky, a été réalisée  conjointement avec son époux, le féministe Jean Tinguely, qui a su la soutenir lorsqu’elle était critiquée par le milieu.

La rétrospective qui lui a été consacrée par le Petit Palais en 2015 a pu montrer la diversité et l’abondance de son œuvre. Une œuvre qui la tuera. Les poussières de polyester, les vapeurs toxiques des matériaux qu’elle utilisait pour ses sculptures ont eu raison de ses poumons, déjà fragilisés par la maladie.

 

© P. Malzieu – tous droits réservés